Un dimanche en famille


Avant le traditionnel et toujours mémorable gigot familial, rien ne vaut une bonne messe parmi les grenouilles de bénitiers, l’eau bénite, les nonnes enturbannées ou les rombières outrageusement fagotées de bijoux et de rouges à lèvres appuyés pour la circonstance. Chez les notables, l’église est un lieu aussi habituel pour exhiber sa femme que peut l’être le Salon de l’Auto de Genève pour sortir sa dernière Bentley.

En prime, cela permet à madame d’arborer la dernière breloque payée à prix d’or, histoire aussi de montrer que la réussite se mesure à l’aune de la « gourmette de mamie ».


Tout sonne faux, sauf les breloques. On court chez ces gens-là, de faux-semblants en faux-fuyants. Une histoire de vrais faux culs – bénis ?


Pour les autres, qui ont choisi l’option travailler juste un peu pour gagner une queue de cerise, il reste le bar-pmu enfumé où les habitués avinés dissertent de la dernière montre de leur président qu’ils ne se paieront jamais, eux qui pour la plupart ont atteint la cinquantaine et ne peuvent exhiber la toute dernière R, preuve indéfectible de la réussite.


Mais pour beaucoup, quand le dimanche vient, c’est le temps de recevoir la famille, rituel immuable comme le muguet le 1er mai, la fête des mères ou halloween. Le tout rangé au rayon du commerce, biffé en bonne place sur tous les agendas du premier commerçant venu, au rang du « les affaires reprennent ».


Ainsi, dimanche matin dès potron-minet, la maisonnette s’éveille fébrilement. Il n’y a plus d’instants à perdre. Le petit-déjeuner sera avalé prestement : « Vous mangerez mieux à midi » tance la maîtresse des lieux. À cette heure-ci règne, encore, un air de fête.

Papa et Maman s’affairent déjà aux préparatifs du déjeuner domestique. Maman s’attelle aux fourneaux, forcément, quand papa vérifie qu’il a en cave, de quoi rassasier une caserne complète, comportant toutefois des nectars qui feront honneur à sa réputation, tendance mess des officiers. Il a heureusement paré à toute éventualité, il vaut mieux, car un dimanche n’est guère approprié à rassasier une assemblée d’alcooliques qui s’ignorent, en outre, sa moitié lui serait fatalement tombée sur le râble, admonestant que c’est bien le moment – un dimanche - de s’enquérir que rien ne manque, imparable.


Une fois vérifié le breuvage, il passera sans délai à l’argenterie, pestant en catimini sur le moment bien mal choisi pour nettoyer cette ménagère encombrante, témoin du mariage, ne servant qu’aux grandes occasions, pas si nombreuses en définitive. Couverts qui jaunissent à l’envi ; spectateurs de l’oxydation du temps et de son emprise fatale.

Et il serait bien peu opportun de s’épancher devant sa conjointe sans pouvoir éviter le sempiternel refrain « Tu n’as qu’à le faire toi-même plus souvent » agaçant non !


Doucement la maison s’emplit d’effluves variés et prometteurs du thym, de l’ail, de l’oignon, du laurier sauce, du poivre, de la ciboule et de mille plantes aromatiques qu’il suffit d’humer pour deviner, ou tenter de le faire, le plat principal servi aux invités.

Le brouet qui mijote excite les papilles des habitants, eux qui ont déjà oublié leur en-cas matinal. La mise au supplice des narines devrait durer encore une paire d’heures.

La petite dernière de la lignée se verrait bien goûter les mets réservés aux grandes personnes, mais elle sent bien qu’aucun cadeau ne lui sera fait. Il lui faudra attendre, elle aussi, le bon vouloir de sa génitrice, de la servir au moment du sacro-saint repas, long comme un jour sans fin. Ces repas interminables aux discussions incompréhensibles et aux platitudes mortelles. Mais plus que le plat, c’est le gâteau pour lequel elle se damnerait, vendant la fratrie complète. Les conversations seront lénifiantes mais jamais la nourriture. La vacuité des mots sera compensée par la ronde des substances et leur présentation : une mise en sauce exquise et raffinée, car maman est un cordon-bleu. Un vrai de vrai.


Elle aurait pu, elle aurait voulu, elle aurait dû, Maman, devenir un grand chef de cuisine, ouvrir son restaurant où, attirés par des fumets délicieux, ils se seraient tous précipités pour déguster et savourer une cuisine faite comme à la maison. Mais le rêve de Maman s’est brisé contre la puissance de ses désillusions. Au fur et à mesure, elle s’est inhibée, méthodiquement, laissant la rancœur et la méchanceté prendre le pas dans sa vie.

Aujourd’hui, elle s’occupe en cuisine pour préparer la rituelle réception dominicale familiale. Non que cela l’enchante, mais il en va de sa réputation, elle remet son titre en jeu. Pour un non averti, on pourrait croire qu’elle participe au concours du meilleur ouvrier de France. Son honneur ne saurait en souffrir. Les 10m2 de sa cuisine sont un sanctuaire qu’il ne faut pas chercher à profaner. Vous n’y êtes admis qu’en demandant la permission et sans oublier le mot de passe, sous peine de risquer le pire. Et surtout, surtout ne vous avisez pas de toucher les casseroles, encore moins de soulever les couvercles des marmites, qui roucoulent de bonheur sous le léger feu chatouilleur et langoureux.


Tout juste pouvez-vous assister à des moments de grâce extrême, où le gourou, devant la secte de ses adeptes convertis, professe religieusement. Observer comment là, elle relève la sauce d’un émincé d’oignons fraîchement coupés. Ou encore inhaler les odeurs de cette croûte finement constituée qui entoure amoureusement le rosbif rougeoyant de félicité.

Un ballet onirique se joue devant vos yeux ébahis et vos narines en éveil, mais déjà on vous presse d’aller voir ailleurs et point de choix que d’obtempérer.


En attendant ces moments Rabelaisiens, la maison continue de vivre au rythme effréné des derniers préparatifs. Ce n’est pourtant ni Noël, ni la Pâques, juste un dimanche en famille : ils seront attablés pendant des heures, laissant s’étioler de boursouflure avinée la petite aiguille et la grande galoper d’ennui.


La petite princesse n’échappera pas à cette bacchanale endimanchée. Parée de la robe à fleurs froufroutante et petites chaussures assorties, elle sera transformée en poupée de porcelaine précieuse, belle à croquer, jouet magnifique pour les petits vieux en mal de jeunesse. Petit bonbon à déguster que l’on se repassera de genoux en bisous baveux. Reine de la communauté, elle n’aura de cesse de minauder, offrant au public le spectacle qu’il était venu chercher. Tous les codes familiaux seront respectés.


On passera à table sur le tard, dans une collision de conversations sans logique. Et déjà le début des agapes soutirera des exclamations dithyrambiques des présents, s’étant spécialement réservé pour l’occasion qu’ils n’auraient manquée pour rien au monde, enveloppant très temporairement dans leur mouchoir rancoeurs et mesquineries.


Un peu plus tard sur la fin du repas, ils verront passer le plateau finement affiné des fromages, ceux qui nous font nous promener à travers nos vertes campagnes, puis le grand-père se damnera pour une part d’opéra fait maison ou proposera de vendre mémé pour se goinfrer d’un second morceau. Tandis que l’oncle surveillera le moment d’inadvertance de la tantine pour faire en sorte qu’un troisième morceau atterrisse dans son assiette et l’engloutir prestement, à l’insu de sa harpie autoproclamée vestale de son bonheur au rabais.


Le vin servi en abondance aidera chacun à oublier ses jalousies, mais échauffera les esprits que la moindre étincelle politique ou personnelle ne manquera de raviver, décuplant l’amertume trop longtemps réprimée. Et là, pêle-mêle, risquent de refaire surface au milieu des convives, des plaies suppurantes jamais cicatrisées. Dépits, petites bassesses et grandioses jalousies, sur fond d’espoir d’héritage, flotteront au-dessus de ces âmes rongées pour polluer une atmosphère déjà viciée.

Comme si cela ne suffisait à allumer un volcan grondant, les comparaisons sur le potentiel intellectuel des enfants iront bon train. Ils auront le malheur d’exhiber leurs marmailles, en sportifs livrant bataille, telle la bestiole de cirque montrée à la curiosité stupide des badauds ébahis. Ces monstres de foire qui de ce fait, ne pourront guère s’aimer puisque adversaires de neurones.

Ce n’est que bien plus tard qu’il aura digéré de n’être pas sorti de la réputée école d’ingénieurs. Qu’il enfouira profondément le souvenir des regards condescendants portés par la famille entière sur sa présumée impossibilité à faire de grandes et belles études comme tous les autres de la lignée. Ces yeux posés sur lui, qu’il sentait réprobateurs, allumés de pitié baveuse à le croire tout juste bon à devenir une sorte de saltimbanque, intermittent ponctuel. Lui qui, pré-ado, ne savait simplement pas encore se situer. Il avait juste intégré cette volonté rétive de ne jamais leur ressembler. Toujours étonné de les voir, là, attablés alors qu’aucun point commun ne semblait les unir.

Malgré toutes leurs différences, leurs antagonismes et leurs petits secrets communs et entremêlés, ils réussiront ce vain exploit de s’attarder à la même table des heures durant. Passant allègrement trois heures de l’après-midi, l’œil glauque imbibé tel le petit canard de sucre trempé dans le marc de Bourgogne. Dantesque spectacle familial d’un autre temps.


Depuis, il a presque oublié les oncles, les tantes, les cousins et toute cette smala gorgée de bons sentiments sirupeux et dégoulinants. Il s’est juré de ne jamais rejouer cette mascarade pitoyable et avilissante des fausses amours de famille. Il a choisi ses amis, qui n’ont comme intérêt que le seul amour à partager.

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