Mi Homme, Mi Grand



Voyez-vous nos souffrances ?

Vous qui vivez dans l’opulence

Voyez-vous nos malheurs ?

Vous qui ignorez votre bonheur

Nous nous contenterions d’un quart de vos richesses et vos espoirs

Nous qui sommes dans le dénuement le plus complet et dans le noir


Vous parlez de tunnel, de réformes, de sortie de crise. Nous qui sommes entrés dans le tunnel et ne savons jamais quand nous en ressortirons.

Vous dites qu’au bout du tunnel existe la lumière, pour tous. La nôtre est plus souvent celle de l’au-delà.


Notre tunnel n’est qu’en fait une spirale, infernale.


Nous ne voulons pas te voler, nous ne voulons pas te dépouiller. Nous ne voulons pas te prendre quoi que ce soit. Nous nous sommes saignés pour y arriver, des sacrifices qu’aucun d’entre les tiens ne serait capable d’engendrer. Crois-tu vraiment que nous voulons vivre dans un pays où il pleut plus souvent que chez nous, où tu ne vis pas à notre rythme, où notre peau est si sombre que la tienne en devient diaphane. Nous savons que tu nous méprises, nous avons bien saisi que nous ne t’inspirons que dégoût et défiance.

Certains d’entre les tiens crient même au grand remplacement. La seule

situation que nous voulons remplacer c’est notre misère, cette ignominie qui a fait de certains, des voyous.

S’il te plait cessent d’écouter les chemises brunes. Regarde un peu, documente-toi, enlève tes œillères et jette au panier tes préjugés. Les pirates somaliens sont, pour la plupart, d’anciens honnêtes pêcheurs, qui, faute de poissons happés par les navires-usines étrangers, n’ont guère eu de solutions pour arrêter de voir mourir leurs enfants. On ne dit pas que c’est bien, on ne dit pas qu’il n’y avait pas d’autres choix. On ne cautionne rien, on tente de te faire comprendre d’où ils viennent, d’où nous venons. Ces enfants que tu ramasses sur les plages pour qu’une poignée s’en émeuve sur leurs plateformes bien pensantes puis nous oublient parce qu’arrive - sur ces mêmes plateformes - les « Blacks Fridays », qui ne sont noirs que d’appellations pour consommer encore un peu plus. Le petit corps allongé sur le sable, lui, léché par le ressac est déjà une péripétie.


Comment en est-on arrivé là ? Ha, tu te réveilles ? Excellente question !

C’est une très longue histoire mon ami. Une trajectoire de vie infléchie, progressivement sans que nous nous en rendions vraiment compte, sans crier gare.


Nous n’étions ni pauvres ni riches, mais nous vivions joyeusement et paisiblement. Je me remémore les rires dans notre famille. Il y avait des mois plus difficiles que d’autres, des matins où nous n’étions pas assurés de manger à notre faim. Pourtant nous existions fiers et acharnés.

Nous ne parlions pas d’espoir, il faut demeurer réaliste. Mais nous étions tous à notre place, chez nous.

C’est arrivé au fur et à mesure. Un peu moins de ci, un peu moins de ça. Nous n’y avons pas immédiatement prêté attention. Nos gouvernants s’occupaient de tout, surtout de leurs intérêts à frayer avec les tiens et tous les autres. L’argent n’a pas d’odeur ni de nationalité. Alors, sur le principe des vases communicants, à mesure qu’ils se sont enrichis nous nous sommes appauvris.

Le plus cynique dans cette histoire est que nous vivons sur des terres qui regorgent de toutes les ressources nécessaires aux hommes… Oui, mais lesquels ? Et bien pas nous ! Ce n’est pas près de s’arrêter. Certains chefs changent, mais pas les mécanismes.


Nous avons commencé à voir nos parents mourir, puis les plus fragiles, puis nos enfants. Qui peut supporter cela ?

L’évidence nous a étranglés, il n’y avait aucune solution de retournement. Alors pour ceux qui restent, fallait-il attendre la mort ou s’enfuir. Tu fais le distinguo entre les exilés politiques, économiques, religieux, sociaux et autant de qualificatifs pour les coincer dans des cases.

Mon ami, nous sommes tous des va-nu-pieds qui fuient la misère et la mort, notre statut nous importe peu, nous te le promettons. Nos tortures prennent des formes variées. La faim, les meurtres, les violences physiques, les enlèvements, les maladies.

Tu vois, quel que soit le terme, la perspective est toujours la même. Point de salut.


Alors, nous nous sommes mis à chercher une autre voie, l’exil. Ce n’est pas de gaité de cœur. Mais la gaité nous a quittés depuis longtemps et notre cœur chavire de frayeur. Nous nous sommes entêtés à croire possible une autre issue, ailleurs. Aussi avons-nous commencé à gratter le moindre sou. Consciencieusement, obstinément. Il faut du temps pour atteindre les sommes requises à l’évasion, beaucoup de temps.

Pendant que nous accumulions des bouts d’optimisme, certains l’ont payé de leur vie fragile.


Finalement, nous y sommes parvenus. Juste le strict minimum pour entretenir l’infime possibilité, pour engraisser les rebus de l’humanité que sont les passeurs esclavagistes sans scrupules. Tu ne le sais peut être pas, mais les filières, ces chiens de passeurs sont faciles à trouver chez nous. C’est un métier en plein essor, avec un développement exponentiel, activité à forte croissance, comme tes économistes aiment à disserter.

Tu y trouves de tout et surtout du n’importe quoi. Eux, ne transportent que des morceaux de viande qui ont payé d’avance, on ne fait pas crédit chez ces gens-là. Ils n’ont même pas l’obligation de résultat, pratique n’est-ce pas.

Que veux-tu, Don Quichotte n’a jamais refait le monde ni les moulins, alors on grimpe dans la frêle embarcation avec un petit baluchon – il faut voyager léger, nous n’avons de toute façon plus grand-chose –

Nous voilà partis, au péril de nos vies misérables et insignifiantes. Des vies qui n’intéressent personne.

Certains partent en famille, les plus fortunés, ou les plus débrouillards. Quand d’autres envoient leur premier émissaire pour préparer le terrain et attendre que les autres membres de la famille aient le temps et la hargne pour économiser le pactole de la traversée.


Une traversée épique, dans le froid, l’indigence et le danger imminent et perpétuel. La mer ne fait cadeau à personne, elle n’épargne pas les petits navires mal équipés. Ce n’est pas sa faute, elle ne fait aucun détail.

Si d’aventure, la chance, une bonne étoile, un bon génie ou un pas trop mauvais dieu veulent bien se réunir en même temps et de concert, pour nous laisser accoster vivants alors que d’autres sont passés par-dessus bord, sont morts de faim, de maladie ou étranglés par leur voisin peu scrupuleux.

Le visage cerné par la rage, l’épuisement et la peur, nous débarquons, sans gloire, une victoire à la Pyrrhus, en rendant toutefois grâce à nos croyances de nous avoir épargnés.

Le sol que nous foulons de nos premiers pas ressemble, un peu, à celui que nous venons de quitter. En surface seulement, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Elles sont sans fin ces douleurs, elles sont multiples, elles font, maintenant, partie intégrante de ce que nous sommes.


Le périple ne s’arrête pas là, il nous faudra encore marcher, marcher, courir parfois, nous cacher, pleurer, ne pas respirer trop fort. Parce qu’il va nous falloir éviter la police et les contrôles, les xénophobes de plus en plus violents. Fort heureusement, leurs violences sont une gageure à côté de celles que nous connaissions, mais tout de même. L’enfer ce n’est pas que les autres, l’enfer est permanent, c’est notre demeure. Il faut tout reconstruire, tout réinventer et tout apprendre, à commencer par ces langues inconnues.

Ici, de l’Est au Sud, du Nord à l’Ouest, ce sont des pays occidentaux civilisés. On nous a vite fait comprendre que nous n’étions pas chez nous encore moins à notre place. Il y a bien quelques bonnes âmes bien intentionnées qui viendront à notre secours, au nom de l’humanité. Rassure-toi, nous nous en contenterons. Si cela peut nous éviter de faire le chemin inverse.

Pas plus de ta compassion nous appelons à ta pitié, que tu peux bien

garder. Pas plus que de ta haine nous ne cherchons à susciter ta peur.

Nous ne venons pas tous des mêmes régions du globe, comme toi, nous n’avons qu’une vie que nous voudrions passer en toute tranquillité.

Nous te le demandons, quelque part si tu regardes ton arbre généalogique, ne sommes-nous pas tous des migrants ?



Je ne suis pas responsable de cette situation, est-ce que je le deviens si je ne fais rien ?

Sauf, qu’en ce moment vous ne tombez pas bien. La guerre, la crise, enfin les crises écrasent toute autre circonstance, vous surtout.

Comment voulez-vous occuper notre esprit quand la plupart d’entre nous, ici, ont du mal à finir le mois.


Pire, vous les inquiétez parce que dans tes rangs, une petite poignée de salopards salissent votre état - désastreux - de migrants, d’exilés, mot que je lui préfère. Des voleurs, des terroristes, des violeurs en puissance qui permettent aux extrémistes identitaires d’exister. La minorité minoritaire qui absorbe la majorité. C’est tellement classique, bêtement usuel. Pourtant par convenance ou paresse tout le monde s’y laisse prendre, commode.


Je ne sais trop comment il faut s’y prendre. Y prendre sa part, c’est certain. Est-ce suffisant ? Il y a deux aspects distincts dans votre situation que personne ne veut réellement prendre en compte. Celle, immédiate, de vous accueillir et vous trouver une place dans notre société. L’autre, de long terme, à vous construire une histoire, une vie chez toi pour que vous y soyez légitime et heureux. De ce long cours, j’ai l’impression que personne ne veut s’y atteler. Trop long, trop compliqué, trop d’énergie à déployer, trop couteux, trop, trop…

Ce serait tellement moins onéreux que vous soyez installés chez vous plutôt que mal ici. Ça nous ôterait un peu de racistes aussi, double bénéfice.

Mais pourquoi voulez-vous que nos dirigeants s’y emploient alors qu’ils pactisent avec les vôtres pour le partage des richesses. Si vous évoluez chez vous, vous êtes un danger pour vos chefs. Ceux à qui vous pourriez prendre la place. Quant aux nôtres, gérer une petite crise migratoire revêt quelques avantages. Ici aussi c’est un peu une histoire de vase qui communique.


Sottement, comme tous péquins moyens (ou la plupart), j’observe ça et là des photos en couleurs ou en noir et blanc de silhouettes traversant les champs, les campagnes. Terrassés par le froid et la crainte. Je visionne des films racontant des histoires de courage, de drame ou de résilience, c’est à la mode, que voulez-vous. C’est aussi une façon de parler de ton sort. Certains refusent de te laisser dans l’indifférence totale, on ne peut les blâmer.

Je vois des femmes, les enfants et des hommes amassés en centre de rétention, derrière des barbelés. Je m’exclame de tristesse, de confusion et de honte. Je suis démuni, sans solution, impuissant aux malheurs de ce monde, au tien en particulier.

Je pleure – en sourdine – quand s’échoue un petit corps sur une plage anonyme d’un de ces pays dits civilisés.


Émoi et moi.


À la différence, je ne publie rien sur les réseaux en guise de contrition, ce qui ne fait pas de moi un humain meilleur dont vous n’avez cure.

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