La minute de silence




Il se leva pour réclamer solennellement une minute de silence en mémoire de Georges Frangier.

Le silence demandé s’invita instantanément, tous autour de l’immense table furent frappés de cette pompeuse austérité que le masque de circonstance grave sur les traits des faciès d’hommes empreint de la pudeur des bien élevés et des autres qui n’ont guère le choix.

Ces femmes et hommes s’étaient levés avec les atours de la compassion intimée. Tête de l’emploi, postures commandées, tous sans exception semblaient terriblement affectés par la disparition de Georges. Pétrifiés par cette annonce et heurtés par la dureté sans cesse rabâchée de la vie.

Pauvre Georges, Monsieur Georges selon toute vraisemblance. Tous, donc, bondirent de leurs sièges, tels des zébulons attirés vers l’extérieur par le couvercle ouvert. Surpris, je marquais un temps d’arrêt, une seconde suspendue qui parut une éternité. Pas préparé à cette intervention, je l’avoue contrit, je fus pris de court, aussi dérouté que d’apprendre l’évanouissement à jamais du bon Georges, qui resterait pour moi un illustre inconnu. Cependant réprimant un instinct d’indifférence, je m’exécutais à l’injonction cérémoniale, je rattrapais tant bien que mal le mouvement imprimé pour finir dans le même tempo que l’assemblée pieusement recueillie.

Nous étions donc tous des proches autodésignés de Monsieur Frangier. L’officiel venait de lancer cette minute homérique. Le recueillement s’était donc emparé de la pièce, digne, martial, le silence régnait en maître adoubé, à l’exception d’une mouche peu concernée par le valeureux Georges, fort peu respectueuse de cette communion. Gauche dans ma posture, je croisais et décroisais mes mains afin de me donner une contenance. Le plus souvent utiles, ces mains, à ce moment précis, m’embarrassaient plutôt. Je tentais alors de fixer les interstices du parquet vieillissant, mais mon hypermétropie prévenait toute tentative de scrutation. Je décidais finalement d’observer discrètement, les mines tout en componction de mes congénères.

La salle entière semblait enveloppée du respect qu’inspirait l’ami Georges. Cette dévotion était impressionnante tant cet homme semblait leur intime.

Certains s’étaient composé une face compassionnelle que seule la considération aurait pu lui disputer. La plupart s’étaient drapés dans un halo de triste déférence, indubitablement Georges leur manquait déjà. Je les plaignais tous beaucoup, une vraie tristesse m’envahit. Je les dévisageais les uns après les autres, à quoi pouvaient-ils bien penser ?

J’eus l’impression que quelques-uns psalmodiés en féru de liturgie chrétienne, pour d’autres aller savoir si ce n’était pas le Talmud ou plus à droite le Coran, il me semblait les entendre réciter les versets. Georges pouvait être comblé. À bien y regarder, d’autres laissaient errer leur regard évitant soigneusement de croiser les yeux de leurs collègues. Des regards sous cape, furtifs, en dessous d’une ligne que la décence contemplative imposait. Mais franchement à quoi pouvait-ils bien songer ? Accompagnaient-ils de leurs pensées le défunt ? Flottaient-ils dans l’air ?

Et lui, le disparu, grâce à ces secondes volées à la temporalité des mortels, allait-il mieux ? Se sentait-il soulager de tant d’honneur posthume ? Pouvait-il reposer enfin de façon plus confortable, plus en paix avec les vivants ? Et dire qu’il devait y avoir tellement de Georges, attendant eux aussi leur minute. Étaient-ils, du coup, coincé au purgatoire comme on attend le bus ?

Je revenais aux présents, absorbés. Dire qu’une poignée devait, non-croyants, réfléchir à tout autre chose. Comme, par exemple, ne pas oublier la liste de courses ou payer leur tiers provisionnel. Ou, lui, tellement ailleurs, cherchait-il le secret de l’amour toujours, le cœur enserré d’une crainte inexpugnable à se remémorer la réflexion de sa conjointe, laissant survoler un doute monumental. Un doute planant sûrement aussi fort que le Georges. Était-ce de la lassitude qui avait poussé la fleur de sa vie à prononcer de tels propos énigmatiques ? Allait-il la retrouver ce soir ? Un doute insinué par un amour étiolé et paresseux, perverti par le tracas quotidien, cette habitude, cette lassitude, qui balaie tout sur son passage.

Cet autre homme face à moi, s’angoissait-il des algarades et autres arguties de son patron ? Petit caporal tortionnaire, tirant parti de son pouvoir castrateur. Celui-ci, prostré dans cette minute silencieuse et interminable, ne faisait-il pas les comptes de la révision inéluctable de sa voiture pour cause de signes avant-coureurs d’une panne totale. Ce véhicule qui donnait de graves signes de fatigue, dont la remise en état ne suffirait probablement pas à la conserver longtemps, laissant derrière elle sa carcasse à enterrer et une jolie facture à exhumer.

Cette dame, élégante, dans sa posture magistrale, magnifique dans le respect de l’interruption de la parole, égrenait-elle ses amours envolés ou ses amants relégués au rang de relique ? Elle, belle d’antan, conservant encore les signes d’une beauté qui fut instinctive.

L’instant était grand, l’affliction affichée chez beaucoup d’entre eux face à la perte d’un être supposé cher, méritait un tableau impressionniste ou celui d’un peintre flamand tout en ombre et lumière, un tableau christique.

Georges était parti trop vite, Georges leur faisait défaut. C’en était insupportable, mais en définitive, autour de cette table, ou dans cette salle, combien le connaissaient réellement ? Combien d’entre eux étaient concernés au plus profond d’eux-mêmes par la soudaine évaporation charnelle du copain Georges ?

Leur piété improvisée était certes touchante, mais tellement décalée, tellement éloignée de leurs préoccupations. Ils semblaient moins penser au salut de l’âme du défunt que de laisser divaguer leurs esprits à diverses préoccupations plus ou moins factuelles.

La minute écoulée, chacun repris le cours des affaires courantes sans plus de cérémonie, oublié notre Georges. Affranchi de la solennité, il était temps de passer à la suite. La question demeura de me hanter, comment motiver le génome de la peine et de la tristesse compassionnelle, quand, comme moi l’évocation du nom de Georges Frangier, fut entendue pour la toute première fois ? Je ne sus jamais ce qui avait bien pu motiver leur intense méditation, celle de circonstance, une telle stature improvisée pour des gens dont la plupart n’avaient jamais de leur vie, croiser ce brave Georges.

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